Kommentar zu Hegel und Marx, Chapitre 13
Six problèmes méthodologiques
L’Idéologie allemande contient, à côté des traductions, des passages où Marx parle de sa propre démarche. Elles ont développé, dans la tradition, une dynamique propre qui dépasse largement sa pratique scientifique effective — aussi bien dans le Diamat que dans la critique de Marx qui s’acharne sur elles. Pour une boîte à outils, elles sont donc plus importantes que bien d’autres passages : elles indiquent ce à quoi il ne faut pas toucher.
Six points, chacun avec la question de savoir quel en est l’enjeu, ce qui en subsiste et ce qui n’en subsiste pas.
Le point de vue. Marx veut désigner le point de vue de sa critique afin de préparer la compréhension des critiques particulières ; un écrit polémique contre la philosophie allemande serait nécessaire pour préparer le public au point de vue de son économie. L’enjeu, c’est l’exigence propre de Hegel : que la méthode doit être adéquate au contenu, et qu’on n’aborde pas le monde avec des catégories toutes faites. Mais la formulation est circulaire. Pour comprendre les analyses, il faudrait un point de vue qu’on doit posséder au préalable — mais comment l’acquiert-on, sinon par ces analyses mêmes ? La pensée du point de vue vient de Feuerbach, qui oppose le point de vue de la sensibilité à celui de la spéculation. Hegel répondrait : les points de vue sont unilatéraux, et la science doit les dépasser, non les opposer l’un à l’autre.
Les présupposés réels. Il faudrait commencer par des présupposés réels, non par des dogmes. La critique des philosophes qui prennent leur interprétation pour la chose même est justifiée. Seulement, l’invocation du réel n’est pas encore, en elle-même, une explication : les idéalistes visés se sont eux aussi occupés d’objets réels, qu’ils ont simplement interprétés autrement. L’assurance de partir du réel partage la structure même de ce qu’elle critique — ici comme là, l’objectivité de ce qui est à expliquer est traitée comme l’affaire d’une décision scientifique.
L’abstraction anthropologique. Les hommes commenceraient à se distinguer des animaux dès qu’ils produisent leurs moyens de subsistance. Cela est exact. Mais cela porte peu, car de la détermination la plus générale ne résulte rien quant aux sociétés déterminées. Comment on passe de la nécessité de la production aux formes diverses de la division du travail et de la propriété, l’énoncé ne le dit pas ; il y faut l’examen des rapports déterminés. L’abstraction n’a aucun rendement scientifique ; elle signale un point de vue.
La société en général. Serait « social » le fait de la coopération de plusieurs individus, quelles qu’en soient les conditions, la manière et la fin. Or c’est précisément de cela qu’on fait abstraction, alors que les conditions, la manière et la fin constituent tout le contenu de cette coopération. Qui en fait abstraction dédouble l’objet : il a d’un côté la société en général, de l’autre les sociétés réelles comme formes d’apparition de celle-ci. Chez Hegel, la société civile est un concept déterminé, à contenu déterminé ; l’abstraction est ici un ajout propre à Marx, au service de la démonstration d’un point de vue.
La conscience comme sublimé. Les formations nébuleuses dans le cerveau seraient elles aussi des sublimés nécessaires du processus matériel de la vie. Il est juste que la conscience est toujours conscience de quelque chose, et qu’elle ne surgit jamais sans présupposés. Mais la formulation assimile conscience et fausse conscience, d’où une contradiction avec la propre pratique de Marx : si la conscience produit nécessairement ce que les rapports lui insufflent, à quoi bon la critique ? Marx a critiqué toute sa vie des représentations fausses, comme si l’on pouvait ainsi changer quelque chose. Sa formulation ne correspond pas à ce qu’il fait. Chez Hegel, la conscience est précisément ce qui peut se corriger elle-même ; la Phénoménologie est le chemin de la conscience à travers ses propres figures.
L’optimisme historique. Pour la masse des hommes, les représentations théoriques n’existeraient pas, et ce qu’ils en avaient aurait déjà été dissous depuis longtemps par les circonstances. Il est juste que les bouleversements naissent de conflits réels et non d’idées. Mais la certitude que la désillusion se produirait d’elle-même rend superflue l’activité même de Marx — et pose la question de savoir à quoi sert alors la polémique menée contre les jeunes-hégéliens. L’histoire n’a pas confirmé cette attente.
Ce qui en résulte est une distinction qui vaut pour tout ce qui suit. Les passages méthodologiques relèvent de l’autoprésentation, non de la science. Les analyses effectives de Marx — celle de la production, celle de la formation des classes, celle de la forme de l’État — ne les suivent pas. Ce sont des examens de rapports déterminés, non des applications d’un point de vue. Qui veut se servir de Marx comme d’un outil prend les analyses et laisse de côté les proclamations.