Kommentar zu Hegel und Marx, Chapitre 10
La critique de l’État et sa suite
Sur un point, la critique de Marx dépasse la simple question de l’exposé de Hegel, et ce point porte plus loin que tout le reste dans le manuscrit.
Hegel définit l’État comme « la réalité de l’idée éthique » — comme l’esprit éthique « qui se pense et se sait lui-même, et accomplit ce qu’il sait, dans la mesure où il le sait » (§ 257). C’est la sphère où l’universel devient conscient de lui-même — le lieu où se rejoint ce qui, dans la société civile, s’était disjoint. La bureaucratie y est l’état universel, parce que son intérêt coïncide avec l’intérêt universel. Marx conteste cela au regard de la réalité : la bureaucratie aurait un intérêt propre, elle traiterait la fin de l’État comme sa propriété privée, et ce qui se présenterait comme réalisation de l’universel ne serait que la position particulière d’un groupe.
L’objection reste ici encore empirique. Elle ne devient solide que si on la prend pour ce qu’elle est du point de vue de sa forme : une application de la distinction entre ce qu’une institution devrait accomplir et ce qu’elle accomplit effectivement. Hegel détermine la tâche ; Marx montre que son accomplissement n’est pas donné avec elle.
Cette distinction manque cependant d’une troisième question, sans laquelle elle mène à une banalisation. Elle suppose que la tâche en question mérite d’être accomplie — ce qui est le cas de nombreuses institutions, mais non de toutes. Le cas extrême le rend manifeste : une administration de camp a une tâche et peut l’accomplir bien ou mal ; qui pose la question en ces termes a manqué l’essentiel. Avant la question de savoir si une institution accomplit sa tâche, il y a donc celle de savoir si cette tâche est défendable.
Il en résulte trois niveaux, qui appellent des réponses différentes : si la fin n’est pas défendable, aucune réforme n’y peut rien. Si la fin tient, mais que le dispositif la manque, il faut le reconstruire. Et ce n’est que lorsque ces deux points sont acquis qu’il s’agit de ce qui s’y est déposé par surcroît.
La confusion de ces niveaux est l’erreur la plus fréquente de la critique des institutions — et en même temps une stratégie de défense éprouvée : qui veut protéger une institution dont la fin n’est pas défendable déplace le débat vers la question de la procédure.
Hegel lui-même hésite sur ce point, et c’est là que réside la raison pour laquelle ce passage a eu des conséquences si importantes. Il décrit l’État tantôt comme si la réconciliation des contradictions de la société civile s’y était déjà accomplie, tantôt comme si elle était une tâche dont l’accomplissement reste en suspens. Les deux lectures trouvent appui dans le texte, et il ne tranche pas. Lue selon la logique du concept, ses phrases désignent la tâche d’une instance de médiation ; lue de façon spéculative-apologétique, elles sonnent comme le compte rendu d’une réconciliation déjà réalisée. C’est de cette ambiguïté que dépend la question de savoir si la philosophie du droit livre une analyse ou une justification, et l’histoire de sa réception, sur plus de cent ans, est l’histoire de ce différend.
Marx s’attaque précisément à cet endroit. Il détruit les formulations qui permettaient l’ambiguïté — et libère ainsi ce qui se trouvait dessous. Ce qui est atteint, c’est la diction, non le noyau logique du concept. Il n’est donc pas ici l’adversaire de Hegel, mais celui qui fait valoir la propre prétention de Hegel contre son mode d’expression. Qui traite les deux comme des alternatives a manqué l’endroit où ils se rejoignent.
Cela ouvre la question que l’analyse ultérieure viendra remplir. Si l’État ne réalise pas l’universel parce que son concept l’exigerait, par quoi le réalise-t-il alors ? Et s’il ne le réalise pas, que fait-il à la place ? La réponse qui se dessine plus tard détermine l’État à partir de sa fonction : il pose et garantit les formes juridiques dans lesquelles la propriété, le contrat et la concurrence existent tout court ; il assure les conditions qu’aucun acteur du marché pris isolément ne peut garantir et dont tous ont besoin. Dans cette détermination, il apparaît comme ce que [[kapitalismus-einfuehrung:15]] nomme le capitaliste collectif idéal — non comme une instance au-dessus des rapports sociaux, mais comme l’instance qui en fixe le cadre.
Qui suit cette voie devrait apercevoir le pas qui s’y accomplit et la limite qu’il comporte. Le pas consiste à ne plus prendre la tâche pour une simple description. La limite tient à ce que la tâche ne disparaît pas pour autant. Un État qui manque l’universel manque quelque chose — et l’on ne peut dire qu’il le manque que si la mesure demeure valable. Qui supprime la tâche parce qu’elle n’est pas accomplie s’est ôté le moyen même de nommer cet échec. La détermination de Hegel demeure en vigueur comme mesure, précisément là où le constat de Marx est fondé. La manière dont les deux peuvent se penser ensemble est développée dans [[hegel-recht]] ; le versant économique se trouve dans [[kapitalismus-einfuehrung:15]].
Pour l’usage, cela signifie ceci : on peut tirer du manuscrit de Kreuznach une théorie de l’État, mais seulement si l’on retient les deux côtés à la fois. Si l’on ne prend que Hegel, on obtient une mesure sans épreuve. Si l’on ne prend que Marx, on obtient une description fonctionnelle à laquelle plus rien ne peut se mesurer.
Kapitre 11 : Bilan
Marx rencontre Hegel en quatre points, et aucun n’est mineur. Le langage qui fait de l’Idée l’agent producteur engendre une apparence dont Hegel lui-même porte la responsabilité. La coïncidence de la complétude conceptuelle et de la réconciliation réelle transforme une norme en description. L’élévation des dispositions constitutionnelles prussiennes au rang du nécessaire est une apologie sous forme de dérivation. Et la bureaucratie, qui se présente comme la classe universelle, a un intérêt qui lui est propre.
Ce que Marx croit atteindre, il ne l’atteint pas. Démontrer que Hegel fait de l’Idée un sujet ne règle pas ce que Hegel dit de la famille, de la société civile et de l’État. Le renversement est une procédure dont Marx n’examine pas la légitimité, alors même qu’il exige précisément cet examen de la part de Hegel. Ses propres déterminations positives — la démocratie comme énigme résolue, l’homme réel comme point de départ — travaillent avec des catégories qu’il n’a pas lui-même élaborées.
Ce qui devient visible ici, c’est la figure qui traverse tout ce volume. Marx combat un mode d’exposition et en conserve la procédure. Il reproche à Hegel de plaquer un schéma sur la chose, et il en plaque un lui-même. Il déclare l’Idée sujet subrepticement substitué, et met à sa place des déterminations dont il ne rend pas compte de la provenance.
Que cette figure ne se limite pas à l’écrit de jeunesse se vérifie plus tard sur un concept que Marx lui-même érige en sujet agissant. C’est ce dont traite le chapitre 5 de la partie IV.