Kommentar zu Hegel und Marx, Chapitre 11

La première thèse et le passage à l’Idée

La première thèse est, systématiquement, la plus importante :

« Le défaut principal de tout matérialisme jusqu’ici (y compris celui de Feuerbach) est que l’objet, la réalité, la sensibilité, n’y est saisi que sous la forme de l’objet ou de l’intuition ; mais non comme activité humaine sensible, comme pratique ; non subjectivement. C’est pourquoi le côté actif fut développé abstraitement, par opposition au matérialisme, par l’idéalisme […]. » (MEW 3, 5 ; il s’agit de la version originale de Marx dans le carnet, non de celle remaniée par Engels en 1888)

L’expression « forme de l’objet » désigne un lieu précis. Dans la logique du concept chez Hegel, à la notion subjective succède l’objectivité (développée dans Mechanismus, facultatif) — le monde comme totalité ordonnée, traité sous les titres de mécanisme, de chimisme et de téléologie. Cette figure s’avère incomplète, car elle présuppose une pensée qui, précisément, la détermine comme objectivité. Le passage à l’Idée accomplit exactement ce que Marx exige ici : l’Idée n’est plus un objet achevé de l’intuition, mais le mouvement dans lequel sujet et objet se pénètrent mutuellement — déployé comme Idée de la vie, du connaître et du vouloir.

L’« activité humaine sensible » de Marx est l’unité du connaître et du vouloir : non pas d’abord contempler puis agir, mais les deux comme moments d’un même accomplissement. Ce que Hegel développe comme Idée du connaître et du vouloir, Marx le concrétise comme pratique sociale. La terminologie diverge, la structure non.

Marx le dit à moitié lui-même. L’idéalisme aurait développé le côté actif, « mais seulement abstraitement ». Ce n’est pas un rejet, mais le reproche de ne pas être allé assez loin — le reproche d’un héritier, non d’un adversaire. Et ce qu’il critique, c’est Feuerbach, qui retombe en deçà de Hegel : Feuerbach avait voulu remplacer la pensée hégélienne de la médiation par une philosophie de l’intuition immédiate, et il était de ce fait retombé en deçà de la philosophie critique.

La troisième thèse et l’action réciproque

« La doctrine matérialiste sur le changement des circonstances et de l’éducation oublie que les circonstances sont changées par les hommes et que l’éducateur doit lui-même être éduqué. […] La coïncidence du changement des circonstances et de l’activité humaine, ou changement de soi-même, ne peut être saisie et comprise rationnellement que comme pratique révolutionnaire. » (MEW 3, 5 sq.)

L’adversaire est ici un matérialisme mécanique qui saisit les hommes comme produits de leurs circonstances et qui oublie, ce faisant, que les circonstances sont l’œuvre des hommes. Qui pense ainsi doit scinder la société en deux parties, dont l’une se tient au-dessus d’elle — les éducateurs, qui ne sont pas eux-mêmes éduqués. Marx montre que cette scission résulte de l’erreur de pensée.

La coïncidence du changement des circonstances et du changement de soi est la structure que Hegel développe dans la logique de l’essence comme action réciproque (Die Wirklichkeit, facultatif) : deux côtés qui se constituent mutuellement, sans que l’un détermine l’autre unilatéralement. Marx nomme pratique révolutionnaire l’appropriation consciente de cette structure. Le nom est nouveau, la détermination ne l’est pas.

Les autres thèses

La deuxième thèse déplace la question de savoir si la pensée possède une vérité objective, de la théorie vers la pratique : c’est là que l’homme doit prouver la réalité et la présence sensible (Diesseitigkeit) de sa pensée. Cela semble dirigé contre Hegel, et ne l’est pas. Que le connaître doive faire ses preuves dans le vouloir, et qu’il n’existe pas d’au-delà inaccessible de la pensée, c’est ce qui a été développé contre Kant — par Hegel précisément. Marx déplace l’accent sur le lieu de la vérification. Ce qu’il advient lorsqu’on développe ce déplacement en une théorie générale de la vérité fait l’objet de la partie V.

La sixième thèse est la plus célèbre : l’essence humaine ne serait pas une abstraction inhérente à l’individu, mais « dans sa réalité, l’ensemble des rapports sociaux » (MEW 3, 6). Contre l’universalité générique et muette de Feuerbach, cela est juste. Contre Hegel, cela ne serait juste que si celui-ci avait déterminé l’essence de l’homme abstraitement — or c’est précisément ce qu’il ne fait pas. Dans les Principes de la philosophie du droit, la personne n’est réelle qu’en tant que membre de la famille, de la société civile et de l’État ; l’essence réside dans les rapports éthiques (Sittlichkeit) et nulle part ailleurs. La formule de Marx est une traduction de la Sittlichkeit dans le langage des sciences sociales. Ce qu’il ajoute figure dans la septième thèse : que ces rapports sont historiquement changeants, et que même l’individu abstrait analysé par Feuerbach appartient à une forme sociale déterminée. C’est une historicisation que Hegel avait posée sans la mener à terme.

La huitième thèse dit que tous les mystères qui incitent la théorie au mysticisme trouvent leur solution rationnelle dans la pratique humaine et dans la compréhension de cette pratique. Il faut prêter attention à l’ajout : non la pratique seule, mais la pratique et sa compréhension.

La onzième thèse enfin — les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde, alors qu’il s’agit de le transformer — est habituellement lue comme un congé donné à la philosophie. Prise comme un tel congé, elle se supprime elle-même, car elle est un énoncé théorique sur le rapport entre théorie et pratique. Lue comme l’exigence de l’Idée pratique, elle accomplit un passage que Hegel développe lui-même dans la logique du concept : du connaître théorique au connaître pratique (Erkennen und Wollen, facultatif). Ce que Marx ajoute, c’est le reproche que la philosophie, jusqu’ici, en soit restée à l’interprétation. Le reproche atteint l’application que Hegel en fait. Hegel avait développé l’Idée pratique et ne l’avait pas menée à son terme dans les Principes de la philosophie du droit.

Ce que montrent les thèses

La structure logique des thèses est de bout en bout hégélienne : le côté actif contre le matérialisme contemplatif, la détermination réciproque des circonstances et du changement de soi, l’essence concrète contre le genre abstrait, l’unité de la théorie et de la pratique. Ce que Marx ajoute, c’est l’accent mis sur la pratique comme lieu de la vérification, l’historicisation des rapports et le tournant politique.

Ce qu’il ne fait pas, c’est en rendre compte. Il se comprend comme matérialiste contre l’idéalisme, alors même que son matérialisme présuppose la logique qu’il impute à l’idéalisme. Pour l’histoire de sa réception, cela a plus de conséquences que chacune des thèses prise isolément.

Les autres thèses, lues dans l’ordre

Ce qui vaut pour la première thèse vaut aussi pour les autres — et cela de façon si régulière que cela dessine un motif.

La thèse 2 déclare la question de la vérité pratique : « C’est dans la pratique que l’homme doit prouver la vérité, c’est-à-dire la réalité et la puissance, la présence sensible (Diesseitigkeit) de sa pensée. » Cela semble anti-hégélien. Mais Hegel avait montré, dans l’Idée pratique, que le connaître doit faire ses preuves dans le vouloir, et la présence sensible de la pensée est exactement ce qu’il développe contre Kant. Ce que Marx ajoute, c’est l’accent, non l’idée.

La thèse 6 est la plus célèbre : l’essence humaine serait « dans sa réalité […] l’ensemble des rapports sociaux. » Cela est antiferbachien — contre le genre abstrait. Antihégélien, non : Hegel avait montré, dans les Principes de la philosophie du droit, que la personne n’est réelle qu’en tant que membre de la famille, de la société civile et de l’État.

La thèse 8 exige la « solution rationnelle » des mystères dans la pratique. Cela vise Feuerbach, qui résout la religion théoriquement et ne la sublime pas pratiquement. Hegel avait déterminé l’Idée absolue comme unité de l’Idée théorique et de l’Idée pratique ; là aussi, Marx déplace l’accent.

La thèse 11 est habituellement lue comme une rupture avec la philosophie : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde, ce qui importe, c’est de le transformer. »

On peut aussi la lire comme une conséquence. Si le connaître doit faire ses preuves dans la pratique, la transformation du monde est le critère de la vérité. Le reproche atteint alors l’application que Hegel en fait, non sa logique : il avait développé l’Idée pratique et ne l’avait pas appliquée avec conséquence dans les Principes de la philosophie du droit.

Ce que donne cette série

Dans les cinq cas, il en va de même : la pensée se trouve chez Hegel, l’accent est neuf. Marx critique Feuerbach avec des arguments qu’il a trouvés chez Hegel — et il les retourne en même temps contre l’application que Hegel lui-même en fait.

Ce n’est ni une réfutation ni un simple prolongement, mais les deux à la fois : une critique du dedans, qui emprunte l’étalon là même où elle l’applique.