Commentaire de la Philosophie du droit, Chapitre 9

Conclusion

La marche logico-conceptuelle de la philosophie du droit peut se résumer ainsi, rétrospectivement : la volonté libre doit se réaliser dans le monde, sinon elle n’est pas libre. Elle le fait en se donnant des fins et en usant de moyens pour les réaliser — la structure téléologique de la logique du concept devient, dans l’esprit objectif, la philosophie réelle de l’action humaine consciente. Dans le droit abstrait, la volonté se pose dans la chose (propriété), dans l’échange (contrat) et dans la défense contre l’injustice (tort). Dans la moralité, elle rentre en elle-même et devient conscience morale. Le droit et la moralité sont chacun, pris pour soi, unilatéraux ; leur vérité est l’éthicité, dans laquelle se déploient la famille, la société civile et l’État.

Le point décisif pour la lecture d’aujourd’hui est l’endroit où se rencontrent la société civile et l’État. Hegel voit la contradiction — la populace (Pöbel) — et l’identifie avec une acuité conceptuelle. Il a développé, dans la logique elle-même, le renversement téléologique par lequel le moyen se retourne contre la fin ; il sait que la simple vie — y compris la vie sociale — ne peut distinguer entre une conservation de soi qui réussit et une conservation de soi parasitaire. Ce qu’il ne peut accomplir avec ses propres moyens, c’est l’analyse économique de cette nécessité. Marx accomplit cette analyse, méthodologiquement hégélien — non comme objection à l’architecture, mais comme sa concrétisation en un point que Hegel lui-même avait laissé ouvert. Pistor montre aujourd’hui, au niveau de la forme, ce que cette structure économique signifie juridiquement, et rouvre une question de substance qui, chez Marx, semblait close par la théorie de la valeur-travail. Todd montre que les présupposés familiaux de la forme politique ne sont pas arbitraires. Ni l’un ni l’autre ne réfutent Hegel ; ce sont des concrétisations empiriques, sans lesquelles son architecture resterait aujourd’hui vide.

La leçon méthodologique est celle par laquelle nous avons commencé. La logique de Hegel n’est pas une déduction empirique, mais elle n’est pas non plus un simple schéma heuristique ; elle est une forme d’ordre de la nécessité conceptuelle, qui montre quelles déterminations doivent procéder les unes des autres pour que la liberté se réalise institutionnellement. La téléologie et l’idée du connaître et du vouloir n’y sont pas des stations quelconques de la logique, mais une charpente dans laquelle l’action humaine consciente devient conceptuellement saisissable : comme position de fins, usage de moyens, réalisation de fins — et comme le renversement toujours menaçant par lequel le moyen se retourne contre la fin. Qui lit la philosophie du droit sans cette charpente perd sa nécessité interne ; qui la lit sans la concrétisation marxienne perd son acuité au contact du réel ; qui lit Marx sans la charpente hégélienne perd la substance méthodologique de son analyse. Les trois lectures ne forment la lecture complète qu’ensemble. Il faut néanmoins rappeler que la charpente téléologique n’explique pas tout ce qui, dans l’ensemble de la matière, demande explication : elle rend visible la structure du renversement, mais elle ne livre pas d’elle-même la détermination formelle spécifiquement économique du capital. Celle-ci provient de l’analyse de la forme-valeur, du travail salarié, de la concurrence et de l’accumulation — c’est-à-dire d’une analyse qui se situe au-delà de l’architecture de la philosophie du droit et qui appelle un volume propre.

Pour que la ligne développée à travers ce texte ne soit pas lue comme une synthèse trop lisse, il faut, en conclusion, marquer ses fractures réelles.

Premièrement, quant à Hegel : si la thèse est que Hegel reste, en philosophie de l’État, « trop conciliateur », il faut préciser ce que cela signifie. Trois strates sont à distinguer. Le noyau logique et méthodologique de la position hégélienne — l’État comme lieu où l’universel devient conscient de lui-même ; l’éthicité comme sphère où le rationnel doit devenir pratique ; la tâche d’une instance médiatrice qui rassemble ce qui, dans la société civile, s’est disjoint — est porteur et n’est pas réfuté par la critique. La réception marxiste du bloc de l’Est avait elle aussi largement repris ce noyau et croyait pouvoir voir dans son propre État la véritable réalisation de ce que Hegel avait exigé conceptuellement. L’expression langagière de Hegel, en revanche, va parfois trop loin en certains endroits — il formule les choses comme si la réconciliation était déjà accomplie, là où la chose même désigne une tâche. Cette strate de la diction est la part propre de Hegel dans la difficulté qu’il a créée à sa réception, et elle ne disparaît pas si l’on prend soin de le lire prudemment. Enfin, il y a l’hypothèse liée à l’époque selon laquelle, dans l’État du temps de Hegel (la Prusse réformée napoléonienne), l’unité du connaître et du vouloir serait déjà réalisée — hypothèse qui, historiquement, ne s’est pas vérifiée, et que Hegel lui-même affirme plus fortement que la chose ne le supporte. Qui distingue ces trois strates reconnaît que la critique de Marx atteint surtout la deuxième et la troisième, tandis que le noyau logique peut être mis en évidence pour ce qu’il est : une exigence qui ne coïncide ni avec la diction propre de Hegel ni avec l’État de son époque.

Deuxièmement, quant à Marx : Marx ne critique pas seulement le langage de Hegel, mais aussi de réelles constructions politiques — les ordres (Stände), la couronne, le droit d’héritage tel que Hegel l’expose, la bureaucratie comme réconciliation accomplie. Ces critiques réelles ne sont pas levées par une lecture bienveillante de Hegel ; elles subsistent comme différence. Ce en quoi Marx se distingue principalement de Hegel et de Gans, c’est l’analyse économique détaillée des circonstances qui produisent la populace — analyse que ni Hegel ni Gans n’ont menée, et qui est la condition pour que l’exigence hégélienne (les circonstances doivent disparaître) puisse être concrètement opérationnalisée.

Troisièmement, quant à Gans : Gans est un pont, mais pas encore Marx. Il pense dans un esprit hégélien — connaissance de la réalité, connaissance des circonstances, action juste issue de cette connaissance — et applique cela de façon conséquente à la populace, là où Hegel lui-même hésitait encore. Sa formule « la populace doit disparaître » signifie, quant au fond : les circonstances qui produisent la populace doivent disparaître. Ce que Gans n’accomplit pas, c’est l’analyse économique détaillée de ces circonstances ; il s’en tient au concept hégélien de propriété et cherche la solution dans la corporation libre. Il rend visible le pas qui se situe entre Hegel et Marx, sans encore le franchir.

Quatrièmement, quant à Pistor : Pistor complète Marx au niveau de la forme juridique, mais ne le remplace pas. Ce que Pistor montre — le codage du capital par des modules de droit privé — est une concrétisation de l’analyse marxienne, non une alternative à celle-ci ; la question de substance que Marx tentait de clore par la théorie de la valeur-travail reste ouverte, mais la détermination formelle économique qu’il a développée n’est pas remplacée par Pistor, elle est portée à un autre niveau.

Cinquièmement, quant à la téléologie : la charpente téléologique explique la structure du renversement — la possibilité immanente que le moyen se retourne contre la fin —, mais elle n’explique pas à elle seule pourquoi, dans les rapports capitalistes, ce renversement devient constitutif du système. Cela, seule l’analyse des formes économiques spécifiques peut l’expliquer, analyse qui appelle un volume propre.

Qui garde présentes ces cinq fractures ne perd rien de la ligne développée ; il la voit seulement plus clairement, parce qu’il connaît les endroits où elle ne se soude pas sans heurt, où les concrétisations doivent accomplir leur propre travail.

Une philosophie du droit qui veut s’écrire aujourd’hui ne peut revenir ni en deçà de Hegel ni en deçà de Marx. Elle doit reparcourir la marche logico-conceptuelle et porter avec elle la concrétisation économique — comme deux faces d’un même état de choses. Elle doit laisser ouvertes les questions qui sont ouvertes : à quoi ressemble l’éthicité consciente, si et comment l’État peut tenir ce que Hegel lui assigne, dans quel rapport se tiennent le codage économique et la forme politique. Et elle doit reconnaître que la réponse à ces questions ne se trouve pas dans la théorie, mais sur le terrain de la pratique politique — un terrain que les sujets doivent conquérir eux-mêmes, car aucune instance ne le leur donnera.

Telle est la tâche à laquelle sert cet essai : non pas affirmer une nouvelle synthèse, mais dégager le terrain de sorte que la question elle-même puisse à nouveau être posée. La réconciliation au sens hégélien ne signifie pas que l’irrationnel soit accepté comme rationnel, mais que le rationnel soit rendu pratique.