Commentaire de la Philosophie du droit, Chapitre 32
Droit public externe — la dimension horizontale
Les États n’apparaissent pas seulement dans le temps (c’est l’histoire universelle), mais aussi côte à côte, simultanément, dans un espace de monde commun. Le droit public externe est la sphère de cette dimension horizontale : le rapport des États entre eux, la forme dans laquelle ils se reconnaissent ou se combattent mutuellement, les structures dans lesquelles se forme, à partir de plusieurs États, un monde commun.
Hegel a traité cette sphère de façon plutôt sommaire ; chez lui, c’est le lieu où la guerre a sa place conceptuelle — comme l’épreuve dans laquelle les États affirment leur singularité contre les autres — et où le droit des gens apparaît comme un droit simplement formel, sans instance supérieure. Ce traitement doit aujourd’hui être élargi sur plusieurs points, sans qu’il faille pour autant l’abandonner.
Avant d’aborder ces différents élargissements, il faut poser la question que Hegel laisse ouverte : pourquoi l’État tend-il en général vers l’extérieur ? Il tient pour donné que les États sont en rapport les uns avec les autres, et décrit les formes de ce rapport — reconnaissance, traité, guerre. Il ne le déduit pas.
Cette déduction peut se conduire à partir de ce que le présent volume a développé jusqu’ici. Chaque figure développée de l’esprit objectif produit un excédent qui pousse au-delà des frontières, et il y en a quatre, correspondant aux sphères parcourues. [KF]
L’excédent juridique : des ordres juridiques qui fonctionnent créent de la confiance et de la sécurité de planification. Parce que les transactions transfrontalières ont besoin de la même sécurité, les systèmes juridiques dominants s’exportent — et commence ainsi une concurrence des ordres juridiques que le § 333 de Hegel ne connaît pas, parce qu’elle suppose une économie mondiale développée.
L’excédent économique pousse dans trois directions. Qui produit plus qu’il ne consomme doit exporter et entre en concurrence avec d’autres exportateurs. Qui dépend de l’énergie, des matières premières et des produits intermédiaires devient vulnérable au chantage dès qu’un autre en contrôle l’approvisionnement. Et le capital accumulé cherche à se placer au-delà de la frontière.
L’excédent politique : un État qui assure son monopole de la violence à l’intérieur doit le défendre vers l’extérieur, car les menaces ne s’arrêtent pas à la frontière. Il en résulte la tendance à organiser sa propre sécurité au-delà du territoire — et la collision avec les exigences de sécurité des autres.
L’excédent culturel : les formes de vie qui réussissent engendrent des modèles qui se répandent et mettent en question les représentations de soi des autres.
Deux restrictions s’imposent aussitôt. Le « doit » désigne des impératifs structurels, non des lois mécaniques : l’intensité avec laquelle un État les développe dépend de sa puissance, de son degré d’imbrication et de son autonomie. Une grande puissance projette activement les quatre excédents ; un petit État les subit plutôt qu’il ne les exerce. Et ce qui est, à l’intérieur, une auto-organisation raisonnable devient, vers l’extérieur, contrainte — non par mauvaise volonté, mais par la logique même de la chose.[1]
C’est sur cet arrière-plan qu’il faut lire les élargissements suivants.
Premièrement, la réalité des États est aujourd’hui traversée par des interconnexions communicationnelles, économiques et écologiques que Hegel n’avait pas sous les yeux. Le rapport métabolique développé dans la partie II (II.3) se déroule aujourd’hui principalement au-delà des frontières — par les chaînes d’approvisionnement mondiales, par les marchés financiers internationaux, par la migration, par des conditions écologiques partagées. Les différences géographiques qui isolaient autrefois les formes de vie les unes des autres sont de plus en plus comblées par les transports et la communication (cf. II.3) ; les États ne vivent plus dans un monde où leur face intérieure serait clairement séparée de leur face extérieure, mais dans un contexte où la reproduction interne dépend de la reproduction externe, et réciproquement.
Deuxièmement, il s’est développé de là une pratique limitée, mais réelle, de structures supranationales — depuis les traités de droit international en passant par les organisations internationales (Nations unies, OMC, FMI, alliances régionales comme l’Union européenne) jusqu’aux normes transnationales (en technique, en droit, en écologie). Ces structures n’ont pas le statut d’un État supérieur — que Hegel tenait à juste titre pour impossible —, mais elles ne sont pas non plus ce qu’il désignait comme droit des gens simplement formel. Elles constituent une forme propre de médiation entre les États, qui limite en même temps le risque de conflit et engendre de nouveaux niveaux de conflit.
Troisièmement — et c’est méthodologiquement le point le plus important —, les États ne sont pas le seul principe d’organisation selon lequel se structure la dimension horizontale. Un second niveau, qui traverse transversalement les États pris individuellement, est celui des civilisations. Il deviendra plus net dans la section suivante consacrée à l’esprit absolu ; il suffit ici de noter que le rapport de la civilisation et de l’État varie historiquement. Dans le monde romain, civilisation et État coïncidaient largement à l’époque impériale ; dans la Grèce classique, de nombreuses cités-États appartenaient à une même civilisation ; dans l’histoire chinoise, des phases de structure impériale unifiée alternent avec des phases de système multi-étatique au sein d’une même civilisation. Aujourd’hui, on peut distinguer grossièrement plusieurs grandes aires civilisationnelles — l’aire occidentale (elle-même subdivisée en lignées catholique, protestante, orthodoxe, qui marquent encore aujourd’hui des frontières perceptibles à l’intérieur de l’Europe), l’aire islamique, l’aire indienne, l’aire chinoise, ainsi que les ensembles régionaux de l’Asie du Sud et du Sud-Est, de l’Afrique subsaharienne, de l’Amérique latine. Les États se meuvent à l’intérieur de ces aires civilisationnelles et sont façonnés par elles. La langue et la religion sont les deux axes principaux selon lesquels se répartissent les civilisations — la langue n’étant pas seulement un moyen de communication, mais aussi la trace d’expansions historiques (les pays romans, le monde anglophone, le monde hispanophone sont des traces de l’expansion coloniale).
Une analyse détaillée de la manière dont États et civilisations agissent aujourd’hui les uns sur les autres — conflit et coopération, concurrence et intégration, gestion des menaces écologiques et technologiques, rapports de force inégaux entre les aires civilisationnelles — relève d’une étude à part. L’important, ici, est d’ordre méthodologique : la dimension horizontale des États n’est pas seulement le rapport des États en tant que tels, mais toujours déjà leur insertion dans des ensembles civilisationnels qui ont leur lieu propre dans l’esprit absolu.
- Développé dans [[grenzen:1]]. ↩︎