Commentaire de la Philosophie du droit, Chapitre 34

L’esprit absolu — la sphère des fins ultimes

Chez Hegel, l’esprit objectif (droit, moralité, éthicité, histoire universelle) est suivi de l’esprit absolu comme la sphère où l’esprit ne se détermine plus par des fins finies et leur matière, mais se rapporte à lui-même. Hegel le divise en art, religion et philosophie, dans cet ordre. La question de savoir si cet ordre est objectivement correct sera examinée ailleurs ; on ne la poursuit pas ici, car la philosophie du droit n’a besoin de l’esprit absolu que pour sa position, non pour son articulation interne.[1]

Ce qui est absolu dans cette sphère n’est pas une élévation métaphysique, mais une position dans le mouvement de l’esprit. Ab-solutus signifie : non limité par autre chose. Dans la famille, la société civile et l’État, l’esprit se rapporte à des fins finies et à la matière disponible en chaque cas — on cuit un pain, on construit une machine, on adopte une loi. Dans la sphère de l’esprit absolu, il ne s’agit pas de fins finies, mais des fins ultimes — ce que nous tenons finalement pour bon, pour vrai et pour important, et vers quoi s’orientent toutes les fins finies.

Le fait que l’esprit absolu apparaisse ici — et non pas seulement en appendice — tient à une observation qui porte toute la conception : les fins ultimes qui s’articulent dans la religion, l’art, la philosophie et la science marquent de leur empreinte l’esprit objectif. Les formes de vie d’une société ne s’expliquent pas par la seule structure économique ou juridique ; elles sont aussi façonnées par ce que les hommes tiennent pour bon, pour vrai, pour sacré. Une civilisation confucéenne, une civilisation chrétienne, une civilisation islamique ne diffèrent pas seulement sur le plan économique et politique, mais aussi dans la structure profonde de ce qu’elles reconnaissent comme fins ultimes. Les civilisations mentionnées à propos du droit public extérieur se distinguent précisément à partir de là : elles ont des traditions religieuses différentes, des idiomes esthétiques différents, des arrière-plans philosophiques différents. C’est la structure profonde qui traverse les États pris isolément et qui marque le rapport des civilisations entre elles.

Mais — et c’est là le contrepoint à opposer à un idéalisme culturaliste — les formes de vie ne se déduisent pas simplement de l’esprit absolu. Ce qu’une société reconnaît comme fins ultimes la façonne ; mais la manière dont elle réalise ces fins dépend de la matière, des conditions géographiques, des moyens disponibles, de la conjoncture économique. Hegel s’est référé, on l’a rappelé, à Ritter ; la matérialité reste une condition à travers laquelle les fins ultimes doivent passer pour devenir effectives. Peuples montagnards, empires de vallées fluviales, cultures de villes portuaires développent des formes différentes dans lesquelles s’articulent aussi leurs fins ultimes religieuses, artistiques et philosophiques — non pas parce que ces fins ultimes seraient différentes, mais parce qu’elles doivent se concrétiser différemment.

La pointe de ce passage de la philosophie du droit est donc la suivante : les déterminations développées ici — la personne, la propriété, le contrat, la famille, la société civile, l’État — ne se tiennent pas isolées. Elles sont prises dans une double médiation : d’une part avec la matière, avec le substrat géographique, avec les conditions économiques (c’est la dimension verticale vers le bas — philosophie de la nature, économie) ; d’autre part avec les fins ultimes qui s’articulent dans la religion, l’art, la philosophie (c’est la dimension verticale vers le haut — l’esprit absolu). La philosophie du droit est la sphère intermédiaire — la sphère où la matière est formée par les fins ultimes et où les fins ultimes se concrétisent par la matière.

Un traitement approfondi de l’esprit absolu — les religions dans leur diversité, les formes d’art dans leur histoire, les philosophies dans leur confrontation — relève d’un volume propre. Ce qu’il fallait retenir ici, c’est la position : l’esprit absolu n’est pas au-delà de la philosophie du droit, mais constitue la sphère où s’articulent les fins ultimes qui agissent au sein de l’esprit objectif. Qui lit la philosophie du droit sans ce rapport perd ce qui, conceptuellement, porte tout l’édifice.


  1. Les raisons d’un ordre différent — religion, art, philosophie — sont exposées dans un volume propre consacré à l’esprit absolu. Les développer ici reviendrait à ouvrir, dans la partie conclusive, un second débat dont l’issue n’affecte en rien la marche du présent volume. ↩︎