Commentaire de la Philosophie du droit, Chapitre 30

Les trois degrés

L’éthicité traditionnelle. La substance éthique est vécue sans être pénétrée par la réflexion. L’ordre vaut parce qu’il a toujours valu ; les institutions se portent elles-mêmes, parce que ceux qui les portent ne peuvent pas les remettre en question — ils sont en elles comme un poisson est dans l’eau. Cela a sa force (l’éthicité y est dense, allant de soi, vivante) et sa limite (elle ne peut se réformer sans se dissoudre, et elle exclut ce qui n’y trouve pas sa place). Conceptuellement, elle correspond à l’idée de la vie avant la scission entre connaître et vouloir : reproduction réussie de soi-même par une forme de vie, mais sans pénétration réflexive de ce qu’elle fait lorsqu’elle se reproduit.

La dissolution moderne. Avec la révolution bourgeoise, l’éthicité traditionnelle devient d’un coup problématique. Ce qui allait de soi auparavant doit désormais être fondé ; ce qui portait auparavant est décomposé en ses éléments ; le sujet se découvre comme sujet — contre l’ordre qu’il ne reconnaît plus sans le questionner. C’est l’heure des Lumières, de la critique, des théories du contrat, de l’individualisme libéral. Elle a accompli d’immenses avancées libératrices, qu’on ne saurait retirer. Mais elle a en même temps détruit quelque chose qu’elle ne peut remplacer par ses propres forces : l’évidence dense de l’éthicité vécue. Conceptuellement, elle correspond à l’idée scindée : connaître et vouloir se séparent, le sujet réfléchissant sait qu’il est au-delà de la tradition, sans savoir encore dans quelle forme de vie il pourra se retrouver.

Le diagnostic hégélien de la société civile bourgeoise touche exactement cet état. Ce qui commença comme libération de l’individu devient atomisation ; la médiation par le marché remplace celle par la communauté ; l’égalité formelle des personnes coexiste avec un clivage qui déplace l’universel vers un appareil extérieur à elles. Marx comprend cela de manière plus tranchante et plus concrète : la dissolution moderne n’est pas un état de dégradation contingent, mais la forme dans laquelle la production capitaliste produit elle-même sa présupposition subjective — le travailleur salarié libéré, mobile, sans attaches. Les deux diagnostiquent le même état ; Marx ajoute ce que sont les moyens par lesquels il se reproduit.

L’éthicité consciente. Si la dissolution moderne ne doit pas être le dernier mot, et qu’un retour à l’éthicité traditionnelle est exclu, alors doit être pensable une forme d’éthicité qui ne soit pas portée naïvement, mais voulue réflexivement — des institutions dont la validité tient à ce que ceux qui vivent en elles les reconnaissent et les portent comme les leurs. Conceptuellement, ce serait l’accomplissement pratique de ce qui est conceptuellement exigé dans l’État : l’unité de connaître et de vouloir comme forme de vie sue et faite.

Ici, la clarification du chapitre I.4 est décisive. L’éthicité consciente n’est pas une quatrième sphère à côté de la famille, de la société civile et de l’État, et elle n’est pas non plus une annihilation des degrés précédents. Elle est l’état dans lequel l’éthicité traditionnelle (comme substance éthique dense, allant de soi) et la dissolution moderne (comme subjectivité réflexive, critique) sont co-présentes comme moments dans une forme supérieure. Ce qui, dans la tradition, portait est préservé ; ce qui, en elle, opprimait est surmonté ; et les deux sont élevés à un degré où l’éthicité vaut non pas malgré la réflexion, mais grâce à elle. C’est là un dépassement au sens hégélien strict — et c’est la forme pratique de l’unité de connaître et de vouloir, qui est conceptuellement exigée dans l’État, mais qui n’y est pas encore accomplie.

Une précision est ici importante, car le concept peut sinon sonner utopique ou harmoniste. L’éthicité consciente ne signifie pas une unité sans conflit. Elle signifie une forme de vie qui reconnaît ses conflits comme siens propres et possède des institutions dans lesquelles elle peut traiter ces conflits sans retomber dans la simple violence, le simple marché ou la simple morale. Les conflits entre intérêts particuliers et universels, entre différentes formes de vie, entre l’exigence de l’individu et les demandes de la communauté ne disparaissent pas dans l’éthicité consciente ; ils sont bien plutôt reconnus pour ce qu’ils sont — des tensions structurelles d’une forme de vie complexe — et traités dans des institutions spécialement construites à cet effet. La différence avec les degrés antérieurs ne réside pas dans l’absence de conflits, mais dans la forme consciente de leur traitement : ce qui, dans l’éthicité traditionnelle, était maintenu sous le couvercle de l’ordre allant de soi, et ce qui, dans la dissolution moderne, est rejeté comme simple affaire privée, simple adaptation au marché ou simple responsabilité morale des individus, doit devenir conscient, dans l’éthicité consciente, comme tâche à affronter en commun — et cela requiert des institutions capables de porter ce traitement. De telles institutions ne sont pas là d’elles-mêmes ; elles doivent être construites, arrachées de haute lutte, éprouvées, rejetées, reconstruites. L’éthicité consciente n’est donc pas un état, mais une tâche ouverte — et elle est toujours menacée de retomber dans ses présuppositions dès que les sujets cessent de travailler à elle.