Kommentar zur Naturphilosophie, Chapitre 12

le nombre de planètes — le reproche qui se tient à l’envers

L’anecdote est la plus connue de la philosophie de la nature, et elle ne résiste pas à l’examen. Karl Popper l’a formulée ainsi : Hegel aurait « déduit la position réelle des planètes et prouvé par là qu’aucune planète ne pouvait se trouver entre Mars et Jupiter — malheureusement, il avait échappé à son attention qu’une telle planète avait été découverte quelques mois auparavant. »

Ce qu’on savait vraiment en 1801. Piazzi observa l’objet le 1er janvier 1801 et put le suivre sur neuf degrés — deux et demi pour cent de son orbite. Il le prit d’abord pour une comète et n’envisagea qu’accessoirement qu’il pût s’agir de la planète attendue selon la série de Titius-Bode. Planète ou comète, on ne pouvait le trancher avec les données de l’époque ; l’analyse spectrale n’existait pas encore. Gauss calcula l’orbite dans le courant de l’année et communiqua le résultat par lettre ; il ne le publia qu’en 1809. Olbers retrouva l’objet le 7 décembre 1801 — auparavant, on n’était même pas certain qu’il fût encore là. Lalande tenait même le calcul de Gauss pour une preuve non concluante, parce qu’il réagissait sensiblement aux plus petites erreurs de mesure.

L’habilitation de Hegel parut en août 1801. À ce moment, il n’existait pas de planète découverte, mais un objet de nature incertaine que plus personne n’avait revu depuis février.

Ce que Hegel a vraiment écrit. Le texte latin est univoque, et il tranche l’affaire.[1]

D’abord l’objection contre la série de Titius-Bode : « Quae progressio quum arithmetica sit, et ne numerorum quidem ex se ipsis procreationem i. e. potentias, sequatur, ad philosophiam nullomodo pertinet. » — Comme cette progression est arithmétique et ne suit même pas l’engendrement des nombres à partir d’eux-mêmes, c’est-à-dire les puissances, elle n’appartient en aucune manière à la philosophie.

Il cite ensuite une série tirée du Timée de Platon — 1, 2, 3, 4, 9, 16, 27 — et dit explicitement à ce propos que Timée ne la rapporte pas du tout aux planètes (« quos Timaeus non ad Planetas quidem refert »), mais au rapport selon lequel le démiurge a formé l’univers.

Puis vient la phrase autour de laquelle tout tourne : « Quae series si verior naturae ordo sit, quam illa arithmetica progressio, inter quartum et quintum locum magnum esse spatium, neque ibi planetam desiderari apparet. » — Si cette série était l’ordre plus vrai de la nature que cette progression arithmétique, alors il apparaîtrait qu’entre le quatrième et le cinquième lieu se trouve un grand intervalle, et qu’il n’y manque là aucune planète.

C’est une phrase conditionnelle. Hegel ne prouve pas qu’il ne saurait y avoir là de planète — il dit ce qui suivrait si l’on préférait l’une des séries à l’autre. Et il met les deux séries en balance, sans trancher pour l’une.

Popper en a fait une preuve que le texte ne fournit pas. Son objection contre la série de Titius-Bode est double, et les deux volets sont exactement l’inverse de ce qu’on lui prête.

Premièrement, elle manquerait de fondement empirique — et cela précisément là où elle affirme le plus. La série exige une planète entre Mars et Jupiter ; au moment où Hegel écrivait, aucune n’était découverte. Il lui reproche donc ce qu’on lui reproche à lui-même depuis deux cents ans : d’aller au-delà de l’expérience.

Deuxièmement, elle manquerait de nécessité intrinsèque. C’est une suite de nombres qui convient par hasard, sans pouvoir en indiquer la raison.

La liaison des deux objections est le véritable trait d’esprit : une série qui n’était fondée que empiriquement, sans nécessité conceptuelle — et qui, au seul point où elle allait au-delà de l’expérience, contredisait les faits. Cette série est aujourd’hui tenue pour une coïncidence numérique dénuée de contenu physique.

Et Hegel s’est exprimé plus tard explicitement à ce sujet. Au § 270, Remarque, il retient que les distances ne peuvent être déduites du concept, mais doivent être tirées de l’expérience. C’est exactement ce qui a échappé à Popper — lui qui reproche à Hegel d’avoir omis quelque chose.

Comment il intègre la découverte. Dans la même remarque, on lit : « Puisque de Mars à Jupiter il y a soudain un grand saut, on n’avait pas a + 4b, jusqu’à ce qu’on découvrît en des temps plus récents les quatre petites planètes Vesta, Junon, Cérès et Pallas, qui comblent alors cette lacune et forment un nouveau groupe. Ici l’unité de la planète a éclaté en une multitude d’astéroïdes qui ont tous approximativement une orbite ; à cette cinquième place, c’est l’éclatement, l’être-hors-de-soi, qui domine. »

Il connaît donc ces corps célestes, les intègre et les interprète de façon à ce qu’ils n’apparaissent pas comme une exception, mais comme un groupe à part avec son caractère propre.

Ce qu’il faut malgré tout dire. Que la série numérique figure tout de même dans un écrit philosophique constitue l’erreur du troisième type énoncée au chap. 2 — la tentative d’accrocher à une structure quelque chose qui n’en découle pas. Seulement c’est une autre erreur que celle qu’on lui reproche, et une moindre. [KF]


  1. Dissertatio philosophica de orbitis planetarum (1801) : GW 5, p. 250 sq. La thèse d’habilitation y figure intégralement, avec les douze thèses de la disputation. ↩︎